La naissance d'une amitié entre Sindeldorf et Marigny-Saint-Marcel


Extraits du livre "50 ans, amitié des coeurs. L'histoire de l'amitié franco-allemande entre Marigny-Saint-Marcel et Sindeldorf. 1959-2009" par Hubert et Andreas Humm


1945-1946 : le chemin vers la captivité

Quand la 2ème guerre mondiale éclate en 1939, Willy Humm qui a 17 ans vit chez ses parents à Sindeldorf.  Il suit alors des études agricoles, et aide ses parents sur la ferme et au restaurant.

En juin 1940, l’armée allemande occupe le territoire français. En octobre 1941, Willy, âgé de 19 ans, est appelé sous les drapeaux allemands et après une brève formation de base militaire, il est envoyé au front russe en Finlande dans une division de chasseurs alpins.

Après la capitulation allemande en mai 1945, il est fait prisonnier de guerre par les anglais qui le transfèrent à l’armée française. Avec d’autres prisonniers de guerre allemands, il est d’abord envoyé par train dans un camp de prisonniers à Annecy, puis dans un camp de travail près des Contamines. Là, les prisonniers allemands doivent construire et réparer des routes et des ponts dans des circonstances extrêmement dures. Après un accident, Willy est transféré au camp d'Annecy pour un traitement médical afin que sa blessure au pied puisse guérir. Monsieur Léon Thomé, agriculteur dans la commune de Marigny-Saint-Marcel, apprend par un article dans la presse locale que les prisonniers de guerre du camp d'Annecy peut-être engagés comme main-d’œuvre dans les fermes du coin.  En février 1946, il se rend à Annecy où il demande un prisonnier qui connaît le travail de la ferme. Willy se porte volontaire pour le travail de la ferme, et aussi pour échapper à la vie dure du camp.

 

1946-1947 : prisonnier de guerre à Marigny

Comme il n'y avait pas beaucoup à manger dans les camps, le prisonnier arrive affamé à la ferme. Là, enfin, il faut manger à sa faim. Au début, la communication avec le prisonnier de guerre qui ne parle guère français est difficile. Au camp, on lui a seulement donné un petit dictionnaire. Dans un premier temps, on communique par geste, on parle avec « les mains et les pieds ». Par les enfants de la famille Thomé, Willy apprend vite les mots les plus importants. En 1946, Léon Thomé et sa femme Jeanne ont 5 enfants âgés de 3 à 15 ans. Au début, les enfants regardent Willy comme une bête rare. Mais avec le temps, il devient comme leur grand frère.


Léon Thomé était soldat de l'armée française pendant la Première Guerre mondiale et il a été blessé par une attaque allemande de gaz. Malgré sa blessure et la haine héréditaire franco-allemande, il est d'avis qu'il faudrait s'entendre avec les Allemands afin que l'hostilité cesse. Lors d'un séjour en Alsace, il est arrivé à la conclusion que les Allemands ne sont pas pires que les Français et qu'il ne faut pas les traiter différemment des Français. Cette attitude a évidemment influencé la relation entre lui et « son » prisonnier de guerre allemand.
 
À l'époque, le travail à la ferme est accompli avec des chevaux. Willy connait déjà ce travail à la ferme de ses parents, en conséquence, il devient une aide appréciée à la ferme Thomé. En général, il mange avec la famille. La chambre est une petite pièce simple dans la grange, meublée d’un lit, d'une commode et d'un petit poêle. Sur la commode se trouve une photo de sa fiancé Klara et à côté, quelquefois, des fleurs cueillies par les enfants.

Tous les prisonniers de guerre doivent porter une veste avec les lettres « PG » ce qui est contrôlé par les policiers qui passent à vélo de temps en temps. Lors de la première communion d’un des enfants, Léon tient à la participation de Willy à la fête et au fait qu'il porte ses vêtements civils et non pas la veste PG. Le prisonnier est traité comme un membre de la famille.

À l'époque, il y a environ 10 autres prisonniers de guerre à Marigny qui servent comme main-d’œuvre bon marché. La plupart d'entre eux peuvent se déplacer librement à Marigny. De temps en temps, ils se rencontrent le dimanche pour discuter entre eux, jouer aux cartes ou chanter. Malgré la captivité, on rigole et on s'amuse quelquefois. Willy rencontre souvent Herbert Sehm qui travaille comme prisonnier de guerre à la ferme avoisinante de la famille Bruyère, et ils deviennent amis. Étant bien traités par la famille Thomé, Willy se sent vite plutôt comme un membre de la famille que comme un prisonnier de guerre. Néanmoins, il veut rentrer chez lui à Sindeldorf le plus vite possible. Avec deux autres prisonniers, il forge un plan pour s'évader. Mais les préparatifs sont découverts et le projet doit être abandonné. La fuite manquée n'est pas rendue publique et reste ainsi sans conséquences pour les prisonniers.

 


Le Curé Jean du Noyer de Lescheraines

Un jour que Willy voit une croix dans la maison de la famille Thomé, il demande s'il peut aller à la messe à Marigny. Ainsi nait le premier contact avec le curé de la paroisse Jean du Noyer de Lescheraines. Celui-ci parle très bien l'allemand parce qu'il était professeur d'allemand dans une école catholique à Rumilly et il avait passé un séjour d'études à Munich. Issu d'une famille noble, il est très ouvert et il aime voyager.

Le curé du Noyer est très bien intentionné à l'égard des prisonniers de guerre allemands de Marigny. À l'occasion de quelques jours de fête par exemple, il célèbre une messe en allemand très tôt le matin pour les prisonniers. Après la messe du dimanche, les prisonniers se rencontrent souvent chez lui au presbytère pour parler et chanter. En plus, il leur apprend les connaissances de base de la langue française. S'il y a des problèmes avec un des prisonniers, il est consulté souvent comme un interprète et médiateur. Pourtant, sa sympathie pour les prisonniers de guerre allemands est aussi critiquée et désapprouvée par quelques habitants du village.

 

1947-1948 : la fin de la captivité

Un jour que Willy est en train de travailler à la ferme, il entend des appels au secours de Jeanne Thomé dans la grange. Il y court et voit que Jeanne était montée sur une échelle, qu’ensuite, l’échelle était tombée et que maintenant, Jeanne ne peut guère plus s’accrocher au mur. Il lui vient en aide, redresse l’échelle, et la sauve ainsi de sa chute à terre. Quand le curé du Noyer apprend cela, il informe la famille Thomé qu’il y a un règlement d’après lequel un prisonnier de guerre qui sauve la vie d’un Français peut être libéré plus tôt.  Alors, le curé du Noyer et Léon Thomé écrivent une lettre à la direction du camp d'Annecy et demandent la libération anticipée de Willy. Finalement, il est libéré en décembre 1947. À cause d'une grève des chemins de fer, il doit encore rester quelques jours à Chambéry. Quand Léon apprend cela, il lui envoie un colis de nourriture. Le 10 janvier 1948, Willy et enfin de retour à Sindeldorf.  L’ami de Willy, Herbert Sehm, ne peut pas retourner dans son village après sa libération de captivité à Marigny en 1948, parce que celui-ci se trouve maintenant dans la zone occupée par les Russes (plus tard la RDA). Il vient alors à Sindeldorf et reste quelques mois dans la famille de Willy, jusqu'à ce qu'il trouve un poste de professeur près de Heilbronn.


 
1948 1959: on maintient les contacts
 
Peu après le retour à Sindeldorf, une correspondance régulière s'établit entre Willy, le curé du Noyer et Léon Thomé. Comme Willy sait parler mais pas écrire en français, le curé du Noyer a le rôle de médiateur. Une lettre de Léon Thomé à Willy du 4 mars 1948 commence par les mots « cher ami » et se termine ainsi :  «toute la famille vous donne le bonjour et vous remercie pour le bon souvenir que vous nous avez laissé, par votre travail et votre politesse. Un ami qui vous serre la main. Thomé Leon ». Les lettres du curé du Noyer commencaient toujours par « liebster Willy »,  très cher Willy. Ce choix des mots et la correspondance en général illustre que déjà à cette époque-là, c'était une relation très amicale entre ces personnes, malgré les sentiments généraux dans la population.

Pour son mariage avec Klara le 17 mai 1949, Willy invite la famille Thomé et le curé du Noyer. Mais il regrette qu'il ne puisse pas venir. Peut-être que ce n'était pas encore le temps pour un voyage en Allemagne…

 En 1952, Willy se rend à Marigny avec sa femme Klara pour la première fois après la Libération. Il habite dans la maison de la famille Thomé, et Léon et Jeanne Thomé mettent leur chambre à disposition. A cause de la vieille perception des Français comme ennemis, Klara a très peur dans cet environnement tout à fait insolite et voudrait bien retourner en Allemagne tout de suite. Mais après ce séjour, les doutes sont dissipés et les deux et leurs enfants reviendront souvent à Marigny dans les années suivantes.

Willy essaie de cultiver et d’approfondir les liens amicaux : soutenu par le curé du Noyer, il fournit un séjour à Marigny à une nièce de sa femme en été  1956. Margarete Ester, qui habite à Ludwigshafen, prépare son bac et veut ainsi approfondir ses connaissances en français. En été 1956, elle va à Marigny avec Willy, le père de celui-ci est un oncle de Willy, qui vit dans un monastère aux États-Unis. Margarete reste quelques jours dans la famille Thomé et passe ensuite encore trois semaines dans une famille à Faverges comme fille au pair.

Le curé du Noyer veut aussi maintenir et intensifier la relation. Il encourage les membres de la famille Thomé et d’autres membres de la commune à aller à Sindeldorf.

À Marigny, le curé du Noyer organise la construction d'une salle des fêtes, qui est construite en 1956 à côté du presbytère et dans laquelle on fait du théâtre et où on va plus tard fêter les rencontres entre les deux villages.

En été 1958, Willy se rend à nouveau à Marigny. A son retour, il ramène le curé du Noyer et Henri Thomé, un fils de Léon, en voiture pour leur première visite à Sindeldorf. Les deux passent quelques jours à Sindeldorf et puis, s’en retournent en train. À cette occasion, nait l'idée d'une visite de la chorale de Sindeldorf à Marigny en 1959.


 
1959: le début de l'amitié
 
Le vendredi 21 août 1959 la chorale de Sindeldorf sous la direction de son président Hugo Hofman et accompagnée par Willy Humm, se met en route vers Marigny avec un car de 40 personnes. Parmi les participants se trouve aussi Herbert Sehm, qui était également à Marigny comme prisonnier de guerre et qui, après un séjour temporaire à Sindeldorf, travaille en tant que professeur de français près de Heillbronn. En France, c'est le curé du Noyer qui prépare et organise la rencontre. Comme les souvenirs de la guerre sont encore assez présents, le logement des hôtes allemand auprès des familles françaises à Marigny n'est pas encore possible. Les 32 hommes sont hébergés dans un lycée de garçons à Rumilly, les 8 femmes dorment dans une école de filles. Le dimanche, la chorale anime la messe à Marigny par des champs en langue latine et allemande. Ensuite, il y a une réception officielle avec les souhaits de bienvenue de la part du maire de Marigny, Monsieur Domenge. L'après-midi, on fait une excursion à la Chambotte et ensuite, le soir, on se réunit avec les habitants de Marigny dans la salle des fêtes pour fêter ensemble. Là, les Français sont invités à Sindeldorf pour l'année suivante. Quant à la signification de cette rencontre, le journal français écrit le 27 août 1959 : « cette rencontre va nouer des liens d'amitié durable entre les deux communes de Marigny et de Sindeldorf. De tels gestes, entre chrétiens, feront peut-être plus pour la paix du monde que les grandes conférences qui nous ont si souvent déçus. »

 

 Et vraiment, cette rencontre est le début d'une amitié merveilleuse entre les deux communes.
 

1960: Marigny rend visite à Sindeldorf
 
Le samedi 10 juillet 1960, un groupe de 38 personnes sous la direction du curé du Noyer arrivent à Sindeldorf. Les invités Français sont hébergés dans les familles de Sindeldorf. La messe du dimanche est accompagnée musicalement par les Français et les Allemands ensemble. Après la messe, on se réunit pour une petite réception officielle sur la place de l'église. La chorale chante de façon appropriée « Brüder reicht die Hand zum Bunde ». L'après-midi, il y a une excursion à Bad Mergentheim et le soir on fête la rencontre dans la salle du restaurant « Löwen » avec un riche programme culturel.

 

Le journal allemand « Ipf und Jagst » conclu son reportage détaillé du 13 juillet 1960 sur cette rencontre avec les mots suivants : «  le lien d'amitié à travers notre frontière occidentale a été noué de nouveau plus étroitement. Il ne semble pas exagéré de parler, aussi dans ce cas-là, d'un germe de rapprochement des peuples et il ne reste qu'à espérer que beaucoup de tels germes veuillent former la base d'une paix mondiale durable sur une base chrétienne. »




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Les nombreux contacts et rencontres privés, les échanges des groupes de jeunes, les joies et les tristesses partagées par les 2 villages, les moments forts de l'amitié...


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